[Data] Dans les coulisses des pages Wikipédia des candidats

Article initialement publié sur le site de la 92è promotion de l’ESJ Lille « Au Charbon ».

Wikipédia est une source d’information pour des millions de citoyens, qui devient cruciale en période électoriale. Comment fonctionnent les pages de candidats, et qui y contribue ? Nous avons analysé les pages Wikipédia des cinq principaux candidats à la présidentielle, permettant ainsi de rejouer la campagne telle qu’elle s’est jouée sur le net.

 

Tapez « Emmanuel Macron » sur Google, et le premier résultat que vous obtiendrez sera sûrement sa page Wikipédia. Idem pour tous les autres candidats, dont les pages Wikipédia, très proposées par Google, ont été consultées plus de 11,3 millions de fois entre septembre 2016 et avril 2016 pour les cinq plus importants d’entre eux. Un enjeu démocratique crucial en période électorale. Nous avons analysé le comportement des pages des cinq principaux candidats, entre le 15 septembre 2016 – juste avant le début de la primaire de la droite – et le 15 avril 2017 – moins de deux semaines avant le premier tour de la présidentielle. Retour sur les batailles d’éditions qui s’y sont déroulées pendant la campagne.

Les pages s’allongent au fil de la campagne

La période électorale est tout d’abord le moment où les pages des candidats s’allongent. Au rythme de l’actualité, les contributeurs plus ou moins confirmés viennent garnir les « wiki » des candidats, avec toujours la même exigence, qui fait la puissance de Wikipédia : la vérifiabilité. C’est-à-dire que toute information ajoutée doit être sourcée, et renvoyer à un article de médias, un livre, une déclaration publique, etc.
La page la plus fournie est celle de Marine Le Pen. Au début de la campagne électorale, les pages de François Fillon et Jean-Luc Mélenchon venaient ensuite. Mais au fil des mois, c’est la page d’Emmanuel Macron qui a le plus gagné en informations, le plaçant à la troisième place en avril 2017.

evolutiontaille

En tout, les pages des cinq principaux candidats ont été éditées 3975 fois sur la période étudiée. Des modifications librement consultables, conformément à la politique de transparence de Wikipédia. Cela fait une moyenne de 19 modifications par jour. Mais les pages n’attirent pas toutes le même niveau d’intérêt des internautes.

L’inégale activité entre les pages des candidats

Avec 1 300 modifications, la page de François Fillon a été la plus éditée, notamment du fait de la primaire de la droite et des affaires. Mais si l’on s’intéresse au nombre de contributeurs, c’est Emmanuel Macron qui arrive en tête, avec 270 internautes ayant apporté des modifications sur sa page.

comparez

Un décompte qui a toutefois des faiblesses, car il ne permet pas de distinguer entre réels apports informationnels et ajouts inutiles ou plaisanteries de mauvais goût (appelées « vandalisme » par la communauté des Wikipédiens). En effet, le fonctionnement de Wikipédia permet à tout un chacun d’écrire ce qu’il veut, même si les mauvaises blagues sont très rapidement repérées et nettoyées.

En temps de campagne électorale, les « guerres d’édition » entre militants se font aussi ressentir sur Wikipédia. De fait, comment exprimer clairement, et d’une manière qui satisfait la communauté, le rapport de tel ou tel candidat avec la Russie, ou sa position concernant les enjeux sociétaux ? Des débats peuvent ainsi parfois enfler, comme en janvier dernier, quand la rubrique « religion » de la page de François Fillon a été l’objet d’un vrai débat entre contributeurs (100 modifications en cinq jours).

On pourrait s’attendre à ce que certains candidats attirent davantage les « trolls » que d’autres. À priori, il n’en est rien. Lorsqu’on observe le nombre de suppressions (c’est-à-dire le nombre de fois où les Wikipédiens ont jugé qu’un élément était inutile ou inapproprié), les candidats sont presque à égalité. La part des suppressions dans l’ensemble des modifications oscille entre 27 % chez Marine Le Pen et 36 % chez Jean-Luc Mélenchon.

A ce stade, on peut constater un double paradoxe concernant la page Wikipédia de Marine Le Pen. Sa page reste la plus fournie tout au long de la campagne, mais c’est celle qui est la moins modifiée (379 modifications en sept mois). Et surtout, elle a été la moins consultée, avec 1,1 million de vues, alors que Marine Le Pen s’est hissée au second tour avec 21,3 % des voix.

Qui fait Wikipédia ?

Qui sont ceux qui éditent ces pages politiques? Wikipédia prétend être une encyclopédie participative, gratuite, faite par tous et pour tous. Mais l’analyse des pages des candidats, montre qu’on est loin de cette vision inclusive de l’édition.

Les cinq pages ont été modifiées par 764 internautes. Mais tous ne participent pas à la même échelle. D’un côté, il y a les tout petits. 591 contributeurs (77% du total) n’ont participé qu’une ou deux fois. Parfois pour faire du “vandalisme”, parfois pour de réelles contributions. De l’autre côté, se trouvent les plus gros. Les 50 contributeurs les plus actifs (sur 764) ont réalisé 63% de toutes les modifications. Une minorité d’individus est responsable d’une majorité de l’activité sur ces pages Wikipédia.

contributeurs

Parmi les principaux contributeurs, un certain Erik Bovin, responsable à lui seul de 14% des modifications. Il est actif sur toutes les pages que nous observons, avec tout de même plus de contributions sur la page d’Emmanuel Macron. « Erik Bovin » est en réalité un internaute de 26 ans, diplômé de Sciences Po Lyon, qui travaille aujourd’hui dans un cabinet d’audit. La politique est son sujet de prédilection, une passion qu’il alimente en suivant de près l’actualité.

Le jeune homme est conscient du déséquilibre entre l’activité des uns et des autres sur ces pages. « Je le regrette, affirme-t-il. C’est pour cela que j’essaye d’encourager tous les internautes, en utilisant une fonction spéciale de “remerciement” quand leur ajout est utile.»

En période électorale, « Erik Bovin » confirme la recrudescence des interventions militantes, qu’il a pu observer sur les pages des politiques. « Mais on parvient à les modérer assez facilement. Les attaques de trolls militants sont occasionnelles et vite réglées », explique-t-il. En effet, comme de nombreux autres « Wikipédiens », Erik utilise une fonction qui permet de recevoir une alerte dès qu’une page choisie est modifiée. La liste de pages suivie par Erik Bovin est plutôt fournie afin d’assurer une régulation efficace. Si bien que les mauvaises informations (comme « Jean-Luc Mélenchon meurt le 18 janvier 2017 ») ne restent que quelques minutes en ligne.

Le travail de ces centaines de contributeurs anonymes est un projet politique qui n’est pas anodin. Erik Bovin raconte qu’il a commencé à contribuer à l’encyclopédie numérique en 2010. Le jeune homme raconte qu’il était, à l’époque, « complaisant » avec la complosphère, Dieudonné, Alain Soral, ayant lui même un proche impliqué dans ces cercles. Wikipédia a été un outil d’auto-éducation et l’a éloigné de ces sphères. Comme si l’exigence de vérifiabilité, couplé au contrôle de la communauté, étaient en complète opposition avec ces sphères. Bref, l’utopie politique (de gauche ?) de Wikipédia a des effets parfois insoupçonnés.

Brice Le Borgne

Vidéo d’introduction réalisée en partenariat avec l’école de graphisme lilloise E-Art Sup, sur la base d’une analyse data personnelle.

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