[Article] SVP, arrêtez de nous appeler « les médias ». Ça n’existe pas.

Le 23 septembre 2016, le journaliste du Washington Post Paul Farhi publiait un billet pour enjoindre ses lecteurs à ne pas utiliser l’expression « les médias ». Un argumentaire simple mais efficace traduit rapidement ici. L’original est disponible ici.

 

« Chers lecteurs : s’il vous plait, arrêtez de nous appeler « les médias ». Une telle chose n’existe pas.

A : Tout le monde

De : Paul Farhi

Objet : « Les médias »

Les amis, je sais que beaucoup d’entre vous n’aiment pas les gens travaillant dans la profession que j’ai choisie, l’industrie de l’information. Je suis au courant que vous pensez que nous sommes flemmards et injustes (oui, je reçois vos mails et tweets à ce sujet). Bien sûr, je ne suis pas d’accord avec vous. Je connais beaucoup de personnes très bonnes dans l’art et la science de l’assemblage de l’information. Mais je ne vous écris pas pour ça.

Je vous écris car j’ai une demande : s’il vous plait, arrêtez de nous appeler « les médias ».

Oui, en un sens, nous sommes les médias. Mais pas de la manière grossière dont vous utilisez cette expression. Elle est tellement imprécise et générique qu’elle a perdu toute signification. C’est – comment pourrions-nous dire ? – flemmard et injuste.

Telle que je comprends votre utilisation de ce terme, « les médias » est d’une certaine manière un raccourci pour toute chose que vous avez lue, vue ou entendue dans la journée et que vous désapprouvez ou n’aimez pas. Quand bon vous semble, vous trouvez « les médias » trop partiaux, concernant votre candidat préféré, un enjeu qui vous concerne, ou votre mode de vie.

Mais, vous savez, les médias ne font pas vraiment ça. Certains articles, certains reportages, certains mecs qui déblatèrent sur un plateau de CNN ou sur CrankyCrackpot.com peuvent tomber dans ce travers. Mais aucune de ces situations particulières ne représente les médias.

De fait, il n’existe vraiment rien de tel que « les médias ». C’est une invention, un outil, un gribouilli passe-partout pour ceux qui ne veulent pas s’encombrer de distinctions.

Voyez plutôt : il existe des centaines de réseaux TV, environ mille télés locales, un petit millier de journaux et de magazines, plusieurs milliers de stations radios et une myriade de site, blogs, newsletters et podcasts. Il y a aussi Twitter, Facebook, Snapchat, Instagram et ne sais-je quel nouveau truc numérique.

C’est tout cela, dans son ensemble, qui constitue les médias.

Mais ce large éventail de sources d’information – du New York Times à Plastique et Caoutchouc Actu – aide à définir ce qui ne va pas dans le fait de parler « des médias ». Avec tellement de canaux d’information, impossible de faire du journalisme exhaustif. Ceux qui travaillent dans les médias ne se rassemblent pas dans des pièces confinées tous les matins en allumant leur ligne de téléconférence pour fomenter des complots dans le but de vous irriter ou vous perturber. Il n’y a pas de « médias » en tant que conspiration voulant biaiser votre perception du monde.

Dans les faits, nous sommes des dizaines de milliers à prendre des millions de décisions individuelles quand nous perçevons et décrivons le monde. Nous ne sommes pas tous d’accord sur la façon de traiter un candidat, un grand sujet ou le match d’hier soir.

Donc même si quelque chose sur Fox News vous alarme ou vous rend furieux, Fox n’est pas « les médias ». NBC ou MSNBC [ou BFMTV ou TF1 ou …, ndlr] non plus. Le Washington Post, le New York Post, le Denver Post ou le Saturday Evening Post non plus.

Rassembler ces entités disparates sous la même, unique et fade étiquette, c’est comme définir les habitants des océans par « les poissons ». C’est vrai, mais vraiment sans aucun sens.

Non seulement nous avons des désaccords d’une chaine TV à l’autre, d’un journal à l’autre, mais nous avons aussi des désaccords à l’intérieur même de nos propres organisations. La page éditoriale du Washington Post n’est pas la partie « actu » du Washington Post. Les bloggers du journal ne sont pas ceux qui écrivent des articles d’opinion ; ces derniers ne sont pas nos journalistes. Aucune de ces personnes ne reflète à elle seule le jugement définitif et collectif du Washington Post.

Il est vrai que beaucoup de personnes disent qu’ils ne font pas confiance aux « médias » et nous méprisent à peu près autant qu’ils méprisent le Parlement, les vendeurs du télé-achat ou le virus Zika. (Deux indicateurs ici : l’institut Gallup montrait la semaine dernière que la confiance dans les journaux et les émissions était tombé à son plus bas niveau ; un sondage publié mercredi par la NBC et le Wall Street Journal plaçait la notation « défavorable » des « médias d’information » juste au dessus de celle de « Vladimir Poutine ».)

Mais je suspecte les gens de ne pas nous détester autant qu’ils le disent. La plupart de ce que nous produisons est consommée avec reconnaissance, ou du moins sans objection – les nouvelles actualités, le journalisme d’investigation, les sujets « humains », l’information du coin de la rue et du bout du monde. En fait, les gens aiment et font confiance aux sources qu’ils choisissent eux-mêmes, ce qui explique pourquoi ils continuent de les suivre jour après jour. Ceux qui répondent aux sondages ne reconnaissent pas cela quand on les interroge sur cette abstraction difforme appelée « les médias d’information ».

Et, oui, beaucoup de gens disent que « les médias » sont biaisés en faveur du libéralisme. Peut-être est-ce le cas, étant donné que les conservateurs et leurs soutiens le martèlent depuis des décennies. Certaines histoires font surement montre d’une tendance favorable aux positions libérales. Mais ce sont des exceptions. Et comme toute « preuve » fondée sur des exceptions, elles reposent sur des biais de confirmation – la tendance à chercher des informations qui confortent notre propre vision du monde, créant ainsi une machine perpétuelle d’auto-confirmation.

L’énorme stock de recherches académiques sur les biais médiatiques mène à une conclusion moins satisfaisante : ça dépend. Les « biais médiatiques » dépendent de ce qui est étudié, quand et même par qui ; cela dépend, aussi, de la définition de « libéral » et « conservateur ». Au final, cependant, les biais libéraux ou conservateurs en journalisme semblent s’annuler les uns avec les autres, selon une « méta-étude » (une étude sur les études) de 2012 sur les recherches à propos des biais médiatiques. L’universitaire David W. D’Alessio a examiné 99 études sur la manière d’informer pendant les élections présidentielles entre 1948 et 2008. Sa conclusion ? Le traitement de l’actualité orienté à gauche était équilibré par un traitement plus favorable aux conservateurs. Match nul, en d’autres termes.

Pour conclure, un petit conseil : la prochaine fois que l’envie vous prend de grogner contre « les médias » à propos d’une supposée atteinte à La Vérité, soumettez votre réclamation aux 5 W que nous avons appris en cours de journalisme. Qui (Who). Quoi (What). Quand (When). Où (Where). Pourquoi (Why). Qui l’a dit ou l’a écrit ; où cela a été dit ; etc. (On considère en général que le « Pourquoi » est la partie la plus difficile de l’équation.)

Vous découvrirez que votre grief est spécifique, pas général. Vous découvrirez aussi que parler « des médias » fait à peu près autant de sens que parler « des gens ». Certains sont justes, certains ne le sont pas. Mais ils ne sont pas tous identiques. Il est fructueux de savoir qui est qui.

Merci,

Paul. »

Crédit photo: Franck Fife/AFP/Getty Images

 

Pour toutes remarques concernant la traduction, n’hésitez pas à me contacter, sur Twitter par exemple.

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2 réflexions au sujet de « [Article] SVP, arrêtez de nous appeler « les médias ». Ça n’existe pas. »

  1. Monsieur,
    votre réponse aux « écorchés vifs de l’information » et surtout aux écorchés de la vie qui n’ont aucune réflexion ni aucun recul et analyse de ce qu’ils entendent m’interpellent !!! Je suis entièrement d’accord avec vos propos mais vous oubliez que vos remarques s’étendent à tous les corps de métiers. Nous vivons dans une société ou, le manque d’analyse et de culture, ne permettent plus de « prendre du recul » et d’analyser les faits (et surtout de vérifier les faits). L’être humain vit en direct, sans réfléchir. Il s’abreuve de mots, d’images, sans remettre en cause ce qu’il voit.  » On m’a raconté, un ami m’a dit ….. J’ai vu des images » et c’est donc vrai !!!! Peu de personnes savent que « les médias !!!, les chaines de télévision, sont politisés ». Vous ne travaillez pas par hasard pour tel ou tel journal ou chaîne de télévision ? Vous savez que votre mode de réflexion, vos convictions, votre pensée politique est censée être prise en compte (et d’ailleurs c’est pour cela que avez été embauché !!!) . Pour autant, vous avez raison, nous n’avons pas toujours le dernier mot et nous nous sentons parfois trahi par nos preneurs de décisions. Mais encore une fois, cela s’étend à beaucoup de métiers … Vous me donnez l’impression de culpabiliser face à des informations qui ne vous correspondent pas, mais c’est la dure réalité de la vie et qui que vous soyez personnellement ou qui que vous soyez professionnellement, le professionnel qui croit en son métier et en ses propres valeurs, ne peut qu’être blessé lorsqu’il se retrouve « incriminé personnellement lors d’un jugement global » .
    Ah j’ai oublié de vous dire …. Je suis personnel de l’éducation nationale en France et ma fille veut devenir journaliste …. c’est en partie grâce à elle que j’ai pu lire votre « billet d’humeur » et que j’ai eu envie de réagir mais en direct avec vous seulement.
    Bon courage Paul et surtout ne lâchez rien. Croyez en vous et assurez vous d’être en paix avec vous même …. Le secret de la réussite et du bien être personnel est là …. (même si c’est un combat quotidien et pas toujours gratifiant).
    Bien Cordialement.

    1. Bonjour,
      Comme indiqué dans les trois premières lignes de l’article, je ne suis pas Paul. Je suis juste un étudiant qui a traduit ce qu’a écrit Paul, un journaliste américain.
      Par ailleurs, je pense ne pas saisir toutes vos remarques, mais merci de votre commentaire.

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